Crocs blancs et la rage dedans

{19 mars 2022}

Elle dit que ses photos de voyage lui font l’effet d’archives ficelées par paquets de cent, des rôtis qui font éternuer. Elle dit aussi qu’elle ne veut pas d’enfants, qu’elle ne montrera ces clichés à personne. Ses souvenirs resteront les siens, un truc lourd qui empoigne les hanches et corrige la silhouette comme une montre à Gousset enchaînée à un passant de ceinture. Toutes ces photos, elle pense sérieusement à les enterrer, les enfouir sous la terre humide de son modeste jardin. Elle dit qu’elle ne veut plus rien voir de sa vie d’avant, de la vie d’avant, de la votre aussi. Elle s’insurge à l’intérieur, elle dit « J’ai la rage dedans ! » puis grimace en faisant claquer ses prémolaires. Des crocs blancs à l’épreuve du temps. Elle dit qu’il y a de quoi râler mais qu’elle ne le fera pas, qu’elle n’en a pas le droit. Elle parle de ces images qu’elle voit défiler à la télé ; des brancards, des blindés, des bandages, des bébés. Elle pense à ces endroits dans le monde où dès que la nuit tombe, quelqu’un s’accroupit entre un mur et une baignoire. Elle parle aussi des inondations et de cette histoire de virus qui, depuis 2 ans, joue du tambourin avec son plexus. Il y a aussi la terre qui tremble de plus en plus souvent, à croire qu’elle se pèle les miches même à l’arrivée du printemps, et puis les alertes au tsunami, le sable du Sahara qui creuse des rivières radioactives sur le pare-brise de sa Clio, la planète en sursis, des êtres humains coupables et démunis. Il y a de quoi râler, elle dit. Mais elle ne le fait pas. Depuis que les gilets ont déserté les rond-points, elle a étouffé sa colère à l’arrière de sa bouche dans un torchon mouillé. Petite, elle berçait les poules agitées jusqu’à les endormir. Parfois, elle repense à ça, à l’émeute qui s’adoucit quand on la prend sous son aile. Elle dit que dans tout ça, elle en a de la chance, elle vit dans un coin de France où, à part les insultes du voisin laissées sous les essuie-glaces, les parisiens qui commandent des pizzas végétariennes supplément ventrêche et le prix de l’essence qui grimpe, rien ne se passe. Elle s’en fout, elle, elle aime faire du vélo et achète des légumes sales et tordus. Mais quand même, elle suit la guerre dans son Samsung, s’affole pour les gamins des autres, s’inquiète pour les clébards aussi et songe à ses voyages d’avant, aux albums photos qui s’enlisent dans un coin du jardin, à ces visages grignotés par les vers. Un avant-goût du destin. 

Elle dit que dorénavant, les avions qu’elle prendra ne l’amèneront nulle part. 

Elisa Routa

Journaliste et écrivaine, Elisa Routa publie depuis plus de 12 ans ses portraits, essais et récits d'aventures dans des magazines francophones et internationaux. Elle sort son premier recueil de chroniques en 2020 aux éditions Tellement. 

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