Je suis sauvage et réservée

Septembre a été ce truc niais comme on n’en fait plus. J’ai croulé sous vos épaules tentant des câlins maladroits, j’ai succombé aux fraises du marché à la sortie de la discothèque et me suis rabibochée avec les sacs à caca. Merci à Agathe Marcé, aux amies et à la famille d’avoir été là. Merci à la Librairie Caractères à Mont de Marsan (40) d’avoir accueilli nos bêtises. L’expo l’Envers des Corps, c’est terminé. On décroche nos croûtes qui puent l’été. Voici le texte pour s’en rappeler :

Je suis bruyante et colorée. Mon corps est lourd, mes doigts fripés. J’ai appris à longer les murs, à effleurer le crépi, à piétiner le pavé quand vous dormez encore. J’ai compris qu’il y avait sur mes hanches arrondies des yeux qui se posaient comme un clou qu’on enfonce,

comme un coup qu’on assène, c’est la griffure des ronces.

Qui je regarde, moi, quand ils me regardent, eux ?

Je suis sauvage et réservée. J’ai l’océan dans la rétine, des rivières blanches au bord des yeux et du brouillard dans les pensées. Ici, c’est pas la Californie. Les palmiers servent de décor aux jardineries. On a les usines, les barrières et les grues de métal. On a les briques, les parpaings et, au milieu, le fleuve sale. Certains disent de ce spectacle qu’il en est théâtral, mais ici c’est chez moi; à gauche, tout en bas.

Je suis puissante et silencieuse. À pleins poumons, j’hurle à la lune. Toutes les louves ne portent pas de fourrure, certaines ont la peau douce, les courbes tendres, les genoux solides, les seins qui valsent, les cuisses qui se frottent, le maillot froissé, la serviette de plage qui ne sèche jamais et l’arête des épaules aussi taillée que la lame des épées.

Je suis sensuelle et effrontée. Au panier de mes reins, quelques colliers dorés serpentent avant de disparaître. J’ai des tâches brunes sur le torse, les Perséides sur ma poitrine. Vous me pensez robuste et discrète mais il m’arrive de suspendre quelques secrets aux herbes folles des grands Lacets. Elles me rappellent la crinière blonde des filles qui ne sont que de passage. Peut-être ramèneront-elles chez elles mes histoires de vagues géantes et d’eau salée.

Je suis tout et son contraire, l’envers de mon corps, le cœur à l’envers. Je trouve de l’audace à mes angoisses et fais durer les soubresauts de mon courage. Je suis petite face au grand large, j’ai le buste vaste des montagnes et l’esprit libre des nouveaux-nés.

Alors qui de vous ou moi est le plus léger ?

Elisa Routa

Journaliste et écrivaine, Elisa Routa publie depuis plus de 12 ans ses portraits, essais et récits d'aventures dans des magazines francophones et internationaux. Elle sort son premier recueil de chroniques en 2020 aux éditions Tellement. 

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