Moi, petite gourde

Photo : Angèle Debuire

Photo : Angèle Debuire

Le mazet aux mille vents ponctue un champ de poussière comme un caillou en plein désert, offrant un repère à ceux qui le contemplent et un abri aux fugitifs qui, comme nous, le traversent.

Moi, petite mendiante, je l’implore d’effacer ce parfum âcre d’humidité qui s’accroche à ma vie à l’image d’une tache de vin sur une table en bois ; la silhouette que l’on frotte en espérant secrètement qu’elle ne parte pas.

Moi, petite gourde, je suis la voyageuse immobile de Giono. Je danse sous les silhouettes du Grand sud, je valse à travers les oliviers et encourage les hurlements du feu de bois à grands coups de brindilles. Je supplie l’odeur de romarin de tapisser mon âme pour ne jamais oublier. Je renifle les pages de mon carnet pour que s’éternisent ces jours heureux, pour qu’ils survivent aux années et au prochain enfermement autant redouté que l’écharde dans le doigt et la poussière dans l’oeil, celles qui successivement dérangent et font chialer.

Mais ce matin-là, la girouette est à l’arrêt, le vent est tombé, cédant sa place à la pluie qui à son tour, tombe aussi.

Pour moi, triste vagabonde amourachée, il est l’heure de quitter le mazet aux mille vents. Et en me retournant, moi, misérable chiot mouillé, une averse salée sur les joues, j’hurle de toutes mes forces : « le coeur des nomades n’est pas à prendre ! »
Comme pour m’en persuader.

Elisa Routa

Journaliste et écrivaine, Elisa Routa publie depuis plus de 12 ans ses portraits, essais et récits d'aventures dans des magazines francophones et internationaux. Elle sort son premier recueil de chroniques en 2020 aux éditions Tellement. 

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