Les Chroniques dispos à Hendaye
On stocke les souvenirs entre l’hippocampe et le néocortex. Chez moi, j’imagine cette zone aussi floue qu’un miroir de salle de bain après une douche chaude. D’ordinaire, j’ai le poisson qui se débat et le passé en débris, irrécupérable.
Toutefois ce matin, en longeant les falaises abruptes qui mènent à Hendaye, le fort parfum des sardines sur les grilles encrassées du port de plaisance a surgi dans l’habitacle de la Clio. Face à moi, les Trois Couronnes. Dans le rétroviseur, la côte aussi mal ciselée qu’un ongle arraché avec les dents et dans la vitre côté passager, l’océan fouetté par les vents, l’épiderme creusé par des nids de poule ; un bol de lait sur lequel on souffle. J’avais en bouche le goût iodé des tranches de thon crues au citron qu’on s’envoyait dans une goinfrerie unanime et ordonnée avec mon grand-père. J’avais sous mes pieds nus la plage qui s’étire jusqu’à la digue, la seule frontière du pays qui forme un collier de cailloux habité par des rats. Sous quelques vêtements, j’avais cette peau brune qui ne dessale jamais et les deux genoux piqués par des formes géométriques à force de brosser le pont du voilier. Aux pieds de la couchette, quelques paquets de sable.
Dans ces couleurs d’hiver que je connais par cœur, j’avais de nouveau 18 ans et j’ai eu envie de tout vivre une seconde fois avant d’écoper le cockpit pour de bon.
Clémence, de la nouvelle librairie La Grande Illusion à Hendaye, m’a invitée à déposer quelques livres des Chroniques du Royaume, alors ce matin, j’en ai profité pour renouveler mon stock de souvenirs. Merci de faire vivre les Chroniques aussi longtemps.