La fille de l’air de rien

La rivière s’assoit au bord de nous. La nuque arrondie, le dos plat qui crapahute, je délivre quelques papillons pris au piège dans l’eau stagnante. Incapables de décoller leurs ailes, ils titubent jusqu’à perdre tous leurs repères. Je manipule les blessés avec une délicatesse exagérée et leur viens en aide dans un sentiment colonialiste de longueur d’avance. ”Ça va aller,” je murmure à ces feuilles de papier froissées. L’aile brisée, le corps alourdi, l’impossibilité d’avancer, c’est vrai qu’on se reconnaît dans l’eau claire des ruisseaux. La roche se fiche des fous, elle en a vu passer des malheureux prêts à tout. Et elle connaît par cœur le syndrome du sauveur. Elle reste muette à mes vices, aveugle à leur naufrage. Je voudrais bien faire sécher mes ailes aussi mais je ne suis pas chez moi, je suis la fille de l’eau.

À perte de vue, la roche brode des jupons cendrés au ciel. Les godillots vissés aux chevilles, Angèle a les mollets poinçonnés par la pierre. Ses yeux distinguent facilement les martinets dont elle aime la fougue et les trajectoires insensées. Elle dit qu’elle en est sûre, ils volent pour s’amuser et c’est ça qui lui plaît. Elle dit que tout ne doit pas être utile à quelque chose, que nous, “on n’est que des humains” et que j’ai la bouche des matins en été. Elle dit aussi qu’elle a hâte d’être une mamie espagnole pour dire du mal d’autres mamies espagnoles. Et puis, elle forme des pensées à voix basse qu’elle n’adresse à personne : « C’est fou qu’on parle si peu des oiseaux dans les programmes politiques alors que, franchement, on n’entend qu’eux. » Elle est chez elle partout, même sous les robes des montagnes, elle est la fille de l’air, de l’air de rien. Et l’air de rien elle dit un tas de trucs.

Elisa Routa

Journaliste et écrivaine, Elisa Routa publie depuis plus de 12 ans ses portraits, essais et récits d'aventures dans des magazines francophones et internationaux. Elle sort son premier recueil de chroniques en 2020 aux éditions Tellement. 

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