Le verre à moitié vide et les loyers modérés
Sur la table en Formica de chez mamie, entre les auréoles abricotées de soupe de légumes, j’étale mes pellicules argentiques de Hawaii fraichement développées. Je lui raconte le filandreux voyage jusqu’à Honolulu et la vue sur Diamond Head. Je lui détaille la transparence de l’eau, le déploiement dorsal des palmiers qui chatouille les aisselles des boeings et les colliers de fleurs de bienvenue qui déposent sur la nuque un parfum bleu de toilettes récurées. Je lui décris la tenue des chercheurs de métaux de Kaimana Beach, l’imprudence des scooters sans casque, j’évoque l’histoire du Duke, la jungle luxuriante lorsqu’on s’aventure dans les hauteurs de l’île, ses odeurs d’humidité qui se cramponnent aux poumons comme les tiques au souvenir d’une malléole, les foodtrucks du North Shore, le voilier au mouillage de Waimea Bay, cette vague schizophrène qui, en une nuit, transforme son aphasie en un mugissement de bovin, puis défigure la carte postale.
À travers l’astuce du dépaysement, je tente de déterrer en elle un enthousiasme enfoui. Une à une, j’abats mes cartes sur papier mat avec la mine déconfite du joueur de Poker en début de carrière. Patrick Bruel a de quoi s’inspirer ; Mamie bluffe et malgré l’insolente splendeur du paysage, elle ne moufte pas. Aucune réaction palpable jusqu’à ce qu’une photo réanime l’abattant de ses paupières. Là, elle s’exclame :
⁃ Oh ces HLM !
⁃ …
⁃ Déjà que quand on habitait au 4ème étage à Hélène Boucher, j’étais paumée !
⁃ Mamie…
⁃ Après, on est descendus au 3ème mais y’avait pas d’ascenseur.