Puisque tout est là
{Suède}
« Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée » écrit Sylvain Tesson dans Les Forêts de Sibérie. A son image, j’entretiens un tête-à-tête régulier, presque compulsif, avec mon carnet de voyage, qui accueille chaque jour mes absences, égarements et contemplations. Les crépitements étranges du feu qui font successivement peur puis rire, les allées et venues des rouge-gorges expressifs, la découverte d’un bouvreuil pivoine dont le rouge vif de son ventre tirant sur le orange fait instinctivement penser à une balle de golfe paisiblement posée sur une branche. Tout devient un évènement, une anecdote à se raconter avant de l’étaler sur papier. Ce matin-là, un rayon de lumière scinde la forêt divinement, la rosée du matin s’évapore à son contact. Il semblerait que le miracle soit attendu en grande pompe. Le nez collé contre la vitre, absorbées par les envolées majestueuses des mésanges charbonnières, le spectacle débute au second plan. A priori, nous en sommes les seules invitées. Elégantes, presque théâtrales, deux biches profitent de l’éphémère chaleur, déposant une patte après l’autre sur la mousse verdoyante. Elles se suivent, se penchent, lèvent la tête et dressent leurs oreilles tel un éventail douillet. Nous les suivons des yeux dans une exaltation silencieuse, cramponnées à cette vision, souhaitant qu’elle ne cesse jamais. En quelques secondes, nous voilà déjà dehors à tenter de prolonger le fabuleux fantasme.
Il y a un banc sous le pommier, usé par les pluies, entouré par les fruits les plus fébriles. Bercées par le bavardage des oiseaux et le murmure des arbres, nous sommes là à visiter les lieux comme un enfant dans un parc d’attractions. Nous n’avons aucune notion du temps qui passe, nul besoin de rentrer, nul besoin de courir, puisque rien ni personne ne nous attend. Puisque tout est là.
{Extrait} Revue Bouts du Monde